LA TAPOUNELLE

Au  XVII ème  siècle, Saint llpize  était  un  bourg  important dont dépendaient de nombreux villages de part et d'autre de l'Allier. Sur la   rive   droite,   le   village   de   Tapon    faisait   partie   de cette "Paroutsassa".
Relier l'un  à l'autre lieu  était à cette époque une expédition. Long de plus de trois kilomètres,  le chemin était mal  aisé, coupé de racines  profondes   et   les  ponts   inexistants.   Ces   derniers  furent, comme celui de "La Redonde", construits entre 1875 et  1880. Tapon,  fort  de  ses  soixante feux,  se  serait  bien  passé  de  la tutelle de Saint Ilpize. Ce souhait se manifesta d'abord  par  l'idée de construire  une  chapelle.  A  cet  effet,  Antoine  Portal,  Antoine  et Gilbert Pastourel et  quelques autres donnèrent une  somme de  vingt sept livres pour faire dire et célébrer des messes les jours  de fêtes et les dimanches dans la chapelle qu'ils  voulaient ériger.  Intention  que l'on  retrouve dans  un  acte  reçu  le  4  novembre  1647 par  Martin, notaire  à   Saint   Ilpize.  La chapelle fut construite. En 1650, Monseigneur Lamote-Haudancourt autorisa et  ordonna que le Saint Sacrifice de la Messe n'y  fusse célébré que durant la  saison  d'hiver tous les dimanches et jours chômables, à commencer depuis  la Toussaint et la fête des morts exclusivement jusqu'au  dimanche de la Passion inclusivement.

Monseigneur   1'Evêque  commis  alors   son   aumônier  Jean- Baptiste Dorcival pour bénir cette chapelle, y prêcher et y célébrer la première messe. Des  différents,  au  sujet  des  offrandes  et  cires de reynage reçues dans  la  chapelle  de  Tapon  dépendant  de  l'église  de  Saint Ilpize, opposèrent pendant un  certain temps les habitants de Tapon à Messire Antoine de Vazeille, chanoine régulier de Saint Augustin  en l'Abbaye  de  Pebrac,  prêtre  et  sacristain  de  l'église  paroissiale  de Saint Ilpize. Un  accord intervint le 25 novembre  1657. Par acte reçu par   Jacques  Fournier,   notaire,   garde notes  et  tabellion   royal  au mandement de Saint Ilpize, l'accord obligeait les habitants de Tapon à payer  chaque  année au  mois  d'août  le  dimanche après  la  fête  de Notre  Dame  et  de  Saint  Roch  une  somme  de  trois  livres  au  Sieur Sacristain ou à ses successeurs moyennant quoi, les offrandes reçues appartiendraient aux habitants de Tapon. On  liquida les arriérés à la somme de 35 livres.

Qu'il  n'y  eût  célébration de  la  messe  que  les  dimanches de l'hiver ne convenait pas entièrement aux habitants de Tapon, lesquels,  le   9 avril 1729, présentèrent  une nouvelle requête  à Monseigneur Joachim d'Estaing, Evêque de Saint Flour,  afin  d'être autorisés à faire dire la  messe dans la chapelle de Tapon pendant les dimanches et  fêtes non  prohibées de l'année.  Monseigneur l'évêque laissa son  grand  Vicaire M.  Crozat prendre la  décision.  Ce  dernier après une enquête menée par  M. Chalvon, Curé de la Paroisse Saint Jean  de Brioude,  rendit le 2 Juin 1729 une ordonnance par  laquelle les habitants  de  Tapon auraient  la permission  de  faire  célébrer  la Grand’messe  tous  les  dimanches et jours   chômables  de  l'année  à l'exception  du  2  novembre,  fête  des  morts,  dans  leur  chapelle,  à charge pour  eux  de payer  annuellement au  prêtre  desservant la  dite chapelle une somme de 80 livres.

Pour appeler les fidèles à la messe, les habitants firent fondre en 1732 une  cloche. On  dit  alors  qu'un  riche  paroissien  jeta  de nombreuses  pièces en  argent dans  le  métal  en  fusion.  Il est  à noter que,  dépendant  de  l'église  de  Saint  Ilpize,  la  chapelle  de Tapon n'avait  pas  de  conseil  de  fabrique.  La  cloche  était  là,  le 18  mai 1732.   Monseigneur  l'Evêque de Saint  Flour   autorisa le curé Lamothe de Saint Ilpize à la bénir  (une description très précise en  a été faite par M. Darles, instituteur à Saint Ilpize).

Le  renom  de  la  chapelle devait être  grand  puisque le pape Clément  XII  l'honora  de  deux  bulles.  Dans  l'une  il  attache  une indulgence de 7 ans et dans l'autre une indulgence perpétuelle à ceux qui visiteront la chapelle dans certaines conditions. Ces bulles furent largement diffusées (fulminées) par 1'Evêque de Saint Flour le 9 août 1734 et le 31 janvier  1735.

Jusqu'à   la  révolution   la  chapelle  fut  entretenue  par   des "bailes", sorte de gérants nommés chaque année, qui en  recevaient les  revenus  et  en  payaient  l'entretien  et  les  charges.  Ces  bailes rendaient compte de leur gestion au curé de Saint Ilpize.  Les choses se passaient donc relativement bien.

Pendant  la  révolution,  la  chapelle,  servit  d'habitation  à  un particulier. On trouva convenable d'en sortir la cloche qui ne pouvait être utile à l'occupant. Elle resta quelques temps à Tapon, suspendue à un  gros arbre,  exposée aux  intempéries et  aux  accidents divers, puis  elle fut mise ensuite sous un  hangar.  Pour faire cesser cet état de choses et soucieux de sa conservation, on  la  fit  placer  dans  le clocher de l'église paroissiale à une date indéfinie mais antérieure à 1800. Cette mesure qui  assurait à la cloche un  abri  convenable ne pourrait   être   attaquée   par   les   habitants de Tapon, lesquels conservaient d'ailleurs l'espoir de rétablir  une  chapelle dès que les circonstances le permettraient.

En  1834, le clocher de l'église paroissiale fut transféré dans le donjon  du  château. Jean  Boniol,  maréchal ferrand  fournit  le  fer pour la consolidation de la tour. Plusieurs années passèrent sans que les habitants de Tapon  eussent  fait le  moindre acte ou  la  moindre démarche pouvant laisser présumer de leur .part la renonciation à leur droit  de propriété  sur  la  cloche en  faveur de  la  fabrique ou  de  la commune de Saint Ilpize.  Bien au contraire en  1848, la question se posa à nouveau et les habitants reconstruisirent précipitamment une nouvelle  chapelle. Il  fallait  y  réintégrer  la  cloche.  Devant  le  peu d'empressement des Ilpidiens à  la restituer, les Taponnais   la récupérèrent  "manu  militari".  Les  autorités  administratives  s'en émurent  et  avant que  l'affaire  ne  soit  régulièrement  instruite,  ils exigèrent  que les choses fussent remises  en  état.  Les  Taponnais s'exécutèrent. Avant l'enquête administrative,'la voûte de la chapelle décentrée prématurément s'écroula, rendant ainsi inutile la poursuite de  demande  de  restitution  jusqu'au   parfait  achèvement  de  cette construction.

En  1875, la construction de la chapelle de Tapon, grâce aux cotisations  volontaires des Taponnais  est  enfin  terminée,  en 1876 l'Evêque du Puy accordera la célébration d'une messe par mois plus le jour  où se célèbre la fête patronale Saint Roch. L'office divin  fût plusieurs  fois  célébré  dans  la  nouvelle  chapelle  qui  n'avait  pas encore récupéré sa cloche.  Cette restitution  semble avoir rencontré de la part des autorités tant civiles qu'ecclésiastiques de Saint Ilpize une   opposition  persistante.   En   mars   1877  les  Taponnais   firent parvenir à M.  le Préfet une longue lettre ainsi qu'une pétition  signée par  plus de 60 chefs de famille réclamant  cette cloche.  Le  Préfet saisi  de  la  question  fit  prendre  l'avis  du  conseil  municipal  et du conseil  de  fabrique.  En  date  du  8 avril  1977 le  conseil  municipal réuni  extraordinairement pour  cet  objet  délibéra  sur  la question  : considérant que la moyenne partie des habitants de la commune de Saint  Ilpize,   en   fait   les  5/6e,   s'oppose  au   déplacement  de la "Tapounelle" il fut d'avis  à la majorité  (7 voix  et 3  abstentions) de ne pas prendre cette demande en considération. Il est à observer que les pétitionnaires Taponnais offraient  de contribuer pour  une  large part  à l'acquisition  d'une  nouvelle  cloche  destinée à  remplacer  la leur dans le clocher de Saint Ilpize.

Le conseil de fabrique convoqué pour le même objet délibéra le  28  avril  1877.  Sur  les six  membres  ayant  pris  part  au  vote 3 reconnurent la légitimité de la  demande de Tapon  et  3  furent  d'un avis contraire. Parmi les 3  premiers  se trouvait le président dont la voix devait être prépondérante. Deux autorités avaient été consultées et deux avis contraires obtenus. Lequel devait être considéré comme légitime ? Le 22 juillet  1877, M.  le Maire donna lecture au conseil municipal  d'une  lettre du sous-préfet au sujet de la  pétition des habitants de Tapon.  Nouveau  refus  de la commune qui  n'entendait pas se dessaisir de la cloche.

Forts  de  la  décision  du  conseil  de  fabrique,  les Taponnais firent savoir au  curé de Saint Ilpize détenteur des clefs du  clocher, par un  exploit de Jean Baptiste Davanture, huissier, qu'ils offraient de faire opérer le déplacement de leur cloche à leurs frais le vendredi 12 octobre 1877. L'exploit  d'huissier est daté du  10 octobre 1877. Les habitants de Saint Ilpize  manifestèrent  une  telle  intention  de résistance que les Taponnais ne crurent pas devoir passer outre.

A  la  séance  du  conseil  municipal  du   18   février 1 878 le   Maire, M. Trioullier, de Chazieux, lut un  mémoire concernant la  revendication  de la cloche par  les habitants de Tapon.  Nouveau refus du conseil.

Le 9 avril 1878, M. Jean Chapaveyre, trésorier de la fabrique est assigné à comparaître devant le tribunal civil de Brioude. Le  17 avril c'est au tour du maire Jules Pierre Triouillier. Ils ne se présentent  ni  l'un  ni  l'autre  à  l'audience  et  sont  condamnés  par défaut  à restituer  la  cloche  (Jugement du  28  mai  1878).  Bien  des rebondissements s'ensuivirent, la commune ayant fait opposition au jugement.  L'affaire restant  en  l'état,  fut  inscrite  au  rôle,  et  après plusieurs remises, elle fut fixée à l'audience des 12 et 13 mars 1879. Le   tribunal,  après  différentes  instances  tranchées  par jugement contradictoire, le 30 avril  1879, débouta,  à leur  grande colère,  les habitants  de  Tapon  et  fit  droit  à  la  commune de  Saint Ilpize.  Le jugement  du 2 juin  1879 condamna les sectionnaires de Tapon à tous les dépens,  à savoir la  somme de 697 francs et 42  centimes. 
Dura lex. Sed lex ! ...
Le calme ne revint pas de sitôt. Les Taponnais étaient ulcérés et leurs esprits bien échauffés, et c'est ainsi que par nuit noire, deux Taponnais revanchards grimpèrent dans le clocher où  ils frappèrent furieusement  la  "Tapounelle",  tant  et  si  bien  qu'elle  se  fêla. Ils s'enfuirent à la faveur de l'obscurité.

C'est  ainsi  que  la  "Tapounelle" perdit  son  argentin.  Cette mésaventure  fit  la  joie  du  notaire  de  Villeneuve  qui,  allié  des Taponnais, en profita pour écrire un poème satyrique à l'encontre de Saint Ilpize.

Pourquoi  Saint  Ilpize  voulait-il  tant  garder  cette  cloche ? Sûrement pas uniquement parce qu'elle annonçait le service divin ou qu'elle permettait  de  sonner  le  tocsin  mais  surtout  parce  qu'elle préservait  vignes et cultures de la  grêle.  En  effet on  lui prêtait le pouvoir de détourner la grêle et l'orage vers d'autres lieux lorsqu'on la faisait sonner avidement.

Si cette "Tapounelle" a eu  ses jours  fastes en annonçant les jours  de  fête  elle  aura  été  la  cause  de  bien  des  dissensions,  de rancunes et d'inimitiés dans la commune de Saint Ilpize.

Albert HANTZ

Sources bibliographiques:

- Archives personnelles d'Albert Masseboeuf.

- Archives de "L'Almanach de Brioude".

- Archives municipales de Saint Ilpize.